01 février 2010

Les Bains municipaux de Colmar

 

Autre projet, autre vision

Rudy Ricciotti est l'un des trois finalistes devancé par Herzog et de Meuron pour la reconversion des anciens Bains municipaux de Colmar en extension du Musée d'Unterlinden. Entretien avec l'architecte marseillais sur son projet.

Comment décririez-vous les grandes lignes de votre projet pour l’extension du musée Unterlinden ?
Ce site est doté d’un patrimoine architectural et urbain riche d’histoire et d’identité. Par ce privilège, il aura échappé aux archétypes des centres-villes dont la mémoire est altérée depuis les années 50 sans discontinuer avec une violence sans scrupule. Cette situation préservée est une chance et une responsabilité politique.Mus_e_Unterlinden_Colmar___bassin_de_nuit_bd_1 Une mission incombe à la ville de Colmar : éviter l’écueil d’une épopée contemporaine incertaine dans un site au patrimoine préservé. L’oeuvre de Matthias Grünewald est là, à proximité, connue jusqu’à l’autre bout du monde, irréductible, impressionnante, totale. À la raison elle impose une seule posture de survie : le corps à terre, les bras en croix. Non par manque d’audace ni par humilité mais par anxiété. La défense du programme et la valorisation du patrimoine seront alors inspirées par la pacification du site en évitant de le prendre en otage. Cette absence de co-visibilité architecturale forcée entre le domicile des dominicaines et les bains publics est une manière d’écouter encore Montesquieu qui affirmait « qu’à courir l’exception l’on court le ridicule ». Imaginer une troisième verticalité autre que celle du couvent et des bains serait une erreur sémantique fatale. Colmar n’est pas Bilbao. Imaginer une verticalité en lieu et place de l’office du tourisme rivaliserait par l’absurde avec la chapelle et le couvent. Imposer une autre verticalité à proximité de ce travail surréel qu’est le Christ de Grünewald est courir au-delà du ridicule le risque du schizophrène. Cet éloge de la disparition est la moindre des choses dues dans une réalité aussi tendue.

Mus_e_Unterlinden_Colmar___piscine_bd_1Sous terre sera la continuité patrimoniale et dans terre sera la continuité muséographique. L’aménagement de l’espace public se positionne ainsi comme principale conséquence de cette conquête spatiale et culturelle ; une autre façon de raisonner la ville. La destruction sans remord de l’office du tourisme et son déménagement au sein du bâtiment des bains offrent une nouvelle perspective pittoresque sur un nouveau cœur d’îlot ouvert aux citoyens. Il est généreux pour les voisins jusqu’alors condamnés à la vue sur un parking misérable. Cette redécouverte poursuivra la présence végétale telle une coulée verte dans le prolongement de la place d’Unterlinden. Cette ouverture de l’îlot permet outre un nouvel ensoleillement de l’espace public dans une convergence de nouveaux parcours piétons, de resituer plus largement le musée au cœur de Colmar. Le parti d’aménagement est également l’occasion de redéfinir le maillage urbain existant en inversant les rapports de force entre piétons et automobiles. La création du plan d’eau miroir au pied de la belle façade du couvent ; à fleur du sol génère un trouble presque vénitien, au moment où le piéton regarde les façades dans les yeux en se souvenant que le peintre était hydraulicien. L’entrée principale du musée s’effectue depuis la rue piétonne d’Unterlinden. Sous une étoffe de verre couleur émeraude plonge directement l’entrée du musée par une faille dans le miroir d’eau. L’espace public en surface devient dès lors un territoire serein. Cette étoffe se pose telle une énigme et une pièce manquante du puzzle entre deux époques, deux récits, deux bâtiments hors du temps, sans anacMus_e_Unterlinden_Colmar___charpelle_bd_1hronisme. Une paroi vitrée amorce la descente dans l’univers du musée, accompagnant le visiteur dans le hall d’accueil situé en rez-de-chaussée bas selon un ordonnancement sous l’influence modeste des gravures de Giovanni Batista Piranesi. Passé la billetterie, la descente se poursuit jusqu’au niveau r-1 pour atteindre le début du parcours muséal sous le cloître. La muséographie reste fidèle à la chronologie du lieu et de la collection, le couvent est le point de départ d’un voyage dans le temps et l’histoire. L’archéologie prend place en souterrain, attachée aux racines du musée. La visite se poursuit et gagne l’ethnologie. Puis le visiteur émerge en rejoignant le rez-de-chaussée du couvent à l’instant où le cloître entre scène. Le cœur du cloître se révèle de façon imprévue. Les colonnes - et leurs bases symboles de la patience - rythment le pas de la visite, ainsi que les collections du XIIIe au XVIe siècle jusqu’à la chapelle. Le retable est là, lui seul révélateur de la nef centrale et des voûtes gothiques. L’œuvre de Matthias Grünewald toujours à l’esprit, le visiteur poursuit et gagne maintenant le niveau r+1 du couvent. Cette ascension le conduit aux espaces d’exposition du XVIIe au XIXe et de l’histoire de Colmar, toujours selon une boucle dessinée par le cloître, prisonnier du temps. La découverte du couvent touche à sa fin sans pour autant en avoir trop dit et en conservant ses mystères. Les bains municipaux prennent le relais du parcours au niveau r-1 et orientent le visiteur vers le XXe siècle. Miroir d’un passé proche, les eaux de la piscine font place à un sol vitré semi réfléchissant comme exurgence d’une pensée contemporaine qui se reconnaîtrait mieux au bain qu’au couvent. La création de nouvelles fenêtres apporte une lumière favorable. La terrasse située au niveau r+1 des bains offre une vue plongeante sur la piscine. La visite s’achève dans les airs avant de regagner les biens matériels de la boutique, oxymore architectural et malgré tout, riche de sa situation. L’administration du musée s’installe au niveau r+2 du couvent de façon autonome sans perturber la sérénité du lieu. L’effacement apparent du programme se veut ainsi complice d’une invitation à la découverte dans une attitude protectrice et responsable du point de vue patrimonial. Les trésors du musée sont à l’abri loin des fenêtres artificiellement fermées pour l’inévitable protection à la lumière naturelle. Unterlinden ! Sous les tilleuls ! Une ouverture spatiale comme au Louvre. L’énigme comme alliée ; l’effacement comme pudeur. Répondre à l’ambition du poète en recomposant ; en ramenant à l’unité ; à l’énigme ; aux mythes, à l’instar de Friedrich Nietzsche, le hasard en moins.

Mus_e_Unterlinden_Colmar___haute_bd_1

Ayant écarté les risques de co-visibilité architecturale par le choix d’un développement muséal sous la rue de la ville, le musée se doit cependant de recevoir un digne accès, à la hauteur de sa romance. Tout d’abord éviter la béance tel le vide sous la pyramide du Louvre, égarement sémantique de plus, ici à Colmar dans le sens où l’accès ne se suffirait d’une seule réalité urbaine raisonnée. Le seul titre du musée d’Unterlinden abritant cette œuvre puissante, en action, effrayante, exigera davantage du maître d’œuvre qu’une agnosticité  formelle bienveillante, ou pire : minimaliste, dernière étape sans rédemption de la soumission au puritanisme esthétique anglo-saxon, avec comme figure vulgaire achevée, la fermeture définitive du récit. Cette anxiété exprimée, il convient de rappeler que Grünewald était aussi hydraulicien autant  qu’expérimentateur. Il fabriquait ses pigments et développa une réflexion poussée sur la couleur verte « le vert d’alchimie ». Ce travail sur la couleur fut souvent dans la superposition des transparences en multipliant des couches, aussi savant et poétique que les comportements de la lumière dans l’eau. Bien que ces transparences restent un mystère Christian Heck conservateur honoraire au musée d’Unterlinden affirme en 1982 que l’immense artiste avait le goût pour les étoffes de luxe et les plissés autant dans sa vie que pour ses travaux, au point que la figure de la torsion, chère au peintre, fut omniprésente. Cette fascination pour le vert se retrouve dans une étoffe de l’Incarnation en un rideau de l’Annonciation dans la version textile. Et la même couleur pour le lichen se décline autant dans la Résurrection que la Crucifixion ou encore dans l’arbre sous le corbeau pour la visite à St Paul l’Ermite… figure de la nature aussi. Dans le cadre du concours d’architecture, la proposition de Mus_e_Unterlinden_Colmar___piscines_bd_1couverture du hall d’entrée est marquée par le doute. Faut-il une peau de verre multipliée par des filtres, des nids d’abeilles au regard directionnel pour ne pas voir la structure résille organique porteuse, superposée à des films, réfléchissants, des sérigraphies cachées et bien d’autres dispositifs afin d’arriver à une translucidité émeraude. Ou au contraire faut-il de façon plus archaïque mais non moins romantique, recouvrir cette étoffe émeraude d’un système opaque constitué de sous toiture classique achevé par du lichen de mousse… de la vraie mousse forestière. Le maître d’œuvre n’a pas trouvé dans les délais courts du concours la réponse exacte et juste. Cette difficulté trouvera sa solution dans le débat avec la ville et avec les monuments historiques. Ce débat aidera à écrire la réponse définitive la peur de mal faire.

Julien Schick avait évoqué, à propos des quatre cabinets d’architecture en compétition, une métaphore footballistique (OM, Barca…) que j’ai beaucoup aimé : pourriez-vous la développer ici ?
Ça avait un côté coupe d’Europe. PSG et Auxerre pour les deux cabinets parisiens, Olympique de Marseille pour le mien, quant aux Suisses, ils étaient plutôt Real Madrid ; je peux imaginer que le classement reflète cette hiérarchie.

Que pensez-vous du projet retenu ?
Du bien ; c’est un excellent projet. Je suis juste un peu surpris par la restitution à l’identique de l’édifice situé sur la voie publique et détruit il y a deux siècles. Je n’aurais jamais envisagé cette solution car elle relève du cynisme intellectuel d’un point de vue créatif. Il y a du Cioran dans leur attitude. Mais bon, Cioran a tout de même fait avancer la philosophie contemporaine.

À votre avis, votre audace vous a-t-elle pénalisé ?Mus_e_Unterlinden_Colmar___P2_bd_1
Peut-on parler d’audace ? Je pense que l’extrême réserve de ma proposition, toute en disparition et effacement afin de donner un maximum de visibilité patrimoniale aux édifices du quartier, n’aura pas été comprise. Je pense que Colmar, belle citée alsacienne, doit être prudente avec son patrimoine ancien et être attentive aux co-visibilités. La relation conservation / création à Colmar est une vraie question car diverses constructions récentes de ces 30 dernières années sont déjà critiquables et altèrent son paysage urbain.

N’auriez-vous pas préféré avoir la possibilité de défendre votre projet au cours d’une présentation orale ?
Tout d’abord je n’ai aucun désir polémique car il faut être solidaire des maires qui osent la création, la culture architecturale et l’architecture contemporaine. En ce sens ce concours à Colmar révèle un maire courageux qui a invité des architectes très engagés professionnellement. La décision porte sur Herzog, je la respecte, j’applaudis et je serre la main de l’adversaire comme à la fin d’une partie de foot. Par contre je regrette qu’il n’y ait pas eu cette présentation orale directe entre architectes et jury. En effet, cette présentation m’aurait permis en tout cas de faire entendre nos convictions sur la nécessité dans ce quartier d’une attitude de disparition architecturale. Elle m’aurait permis aussi de faire comprendre nos croyances sur les références conceptuelles que je développais à partir de l’oeuvre même de Matthias Grünewald, spécialiste onirique du vert, hydraulicien et peintre métaphysique bien avant les surréalistes. Cette condition du récit discret et de la narration évanescente n’aura peut-être pas été entendue.

www.rudyricciotti.com


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