07 mars 2011

ARMAND GATTI — GRAND ENTRETIEN


Le lion, sa cage et ses ailes

Banni de l’institution depuis décembre 1968 – La Passion du général Franco est interdite au Théâtre national Populaire de Villeurbanne par de Gaulle, cédant aux injonctions espagnoles – Armand Gatti est le dernier grand lion de la poésie et du théâtre engagé. En novembre dernier, le TNS invitait cette conscience de 86 ans pour un atelier avec les élèves de l’École autour d’Un Homme seul, méditation sur la solitude d’un militant défait lors d’une bataille de La Longue Marche.


Dans un début de siècle dénué de toute démesure, ce poète à l’œuvre-fleuve composé sur tous les continents (de la Chine maoïste à l’Irlande du Nord de Bobby Sands) fait du langage la dernière arme pour s’approprier le monde. Armand Gatti, c’est une vie d’aventurier tendue vers la révolte. Le théâtre ? Il l’a découvert dans le camp de concentration dont il se dit, parfois, qu’il n’est pas encore sorti. Des juifs lituaniens et polonais entamaient une longue litanie, scandant en transe des « Ich bin » symboles de reconquête d’humanité au bout de l’horreur. Ich bin – je suis, malgré le camp et les nazis, instant fondateur… En 1954, ce fils d’immigrés italiens qui a grandi dans le bidonville du Tonkin (Monaco), reçoit le prix Albert Londres (1).

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Celui qui écrira plus de pièces qu’il ne peut en compter a, alors, 30 ans. Dans cette époque épique, il a déjà été résistant de la première heure, arrêté, condamné à mort puis gracié en raison de son jeune âge, déporté en camp de travail. Il s’en évade, devient parachutiste dans les SAS et participe à la libération de Limoges. Après guerre, son chemin le fait croiser Mao durant un reportage en Chine, « le médecin argentin » Ernesto Guevara dans un taxi en pleine guérilla guatémaltèque, Ulrike Meinhof, journaliste pré-RAF pas encore « suicidée » ou encore le cinéaste Chris Marker dans le transsibérien. De ces rencontres, il créera des pièces et des films témoignant d’une résistance au monde, d’une solidarité jamais démentie et d’une recherche par le mot juste de l’abolition des représentations habituelles, d’une parole errante libératrice. Depuis longtemps les comédiens professionnels ont laissé place à des volontaires (étudiants, ouvriers, prisonniers) avec lesquels Gatti part en quête d’un langage affranchi de toute soumission et enfermement, entremêlant les histoires de chacun à son propre souffle. Rencontre avec un vieux lion, les ailes toujours déployées.

« Je n’arrive pas à considérer le théâtre comme un moyen d’amuser, de distraire. Je préfère le concevoir comme un perpétuel moyen de libération – non seulement de préjugés, d’injustices (…) mais aussi du conformisme et de certaines façons de penser qui, arrêtées, deviennent cercueils. »

Armand Gatti

DSC_9025Du quotidien, la poésie.
« Je viens d’une famille très pauvre. Deux de mes oncles anarchistes ont été pendus à Chicago, le 1er mai. Mon père, dans son exil, a échoué à Monaco, ne réussissant pas à franchir la frontière vers le Piémont. Il était balayeur. La poésie est née du quotidien. Les jours où il n’y avait rien à manger à la maison, nous mettions les assiettes, même celle du chien. À table, mon père demandait à ma mère de réciter le bénédicité. Et il égrenait le repas : de la morue, des tomates, des olives cuites, dans un langage entre le Piémontais et le Monégasque… Jambon, Pastasciutta… on le disait mais il n’y avait rien sur la table. Que des mots. Ça reste un élément très fort. Pour moi, le langage s’est organisé à partir de là. »

L’aventure poétique plutôt que la logique commerciale.
« Nous sommes en pleine société spectaculaire et marchande qui a ceci de particulier que, pour faire exister les choses, ce n’est plus la pensée qui évalue, mais un bout de papier. Aujourd’hui, le créateur est le billet de banque. Mais qu’est-ce que ça peut bien prouver un morceau de papier ? In God we trust ! J’emprunte un autre chemin. Le théâtre est la rencontre entre le spectateur et l’acteur. Donc si on veut monter une pièce, il faut qu’au premier jour des répétitions, les spectateurs soient là, car ce sont eux la pièce. Pas besoin d’argent là-dedans. »

Réinventer le langage.
« Comment les comédiens vont-ils s’exprimer ? Le langage est mis sous bonne garde, engoncé dans des déterminismes fabriqués par l’homme, croyant par là se dire alors que c’était s’annuler ! Je fais appel à deux langages : celui, physique, du corps et celui de l’esprit. Et comment les représenter ? Du côté des acteurs, le kung-fu, retrouvant ainsi le trait créateur du Tao qui est la base de toute pensée orientale. Les spectateurs ont le Tai-chi et je me retrouve en plein Livre des mutations (le Yi-King, NDLR) pour écrire une pièce. Cet été, à Neuvic (2), en Corrèze, nous avons trouvé comment passer d’un langage à un autre en introduisant l’idéogramme dans notre façon de dire le théâtre : ce qui a toujours manqué aux langues occidentales, c’est ce qu’en chinois on appelle “souffle médian”. »

Le cadeau de Mao.
« La grande découverte de ce langage s’est faite en Chine. Journaliste, j’ai refait le trajet de La Longue Marche passant sur le célèbre pont de la rivière Dadu, épisode glorieux de la Révolution chinoise où, plutôt que d’employer les armes, les partisans de Mao ont fait diversion avec une pièce pour passer la rivière. Dieu le père, qui ne sait plus trop ce qu’il dit, y était promené par son fils dans la cathédrale de Shanghai pour qu’il ait une discussion avec Karl Marx. Toute la pièce parlait de cette rencontre avec beaucoup d’humour. Elle s’est faite anéantir, complètement. Mais le reste des troupes de Mao a encerclé les troupes du Kuomintang. La Révolution chinoise a alors pu avancer. Y déjeunant avec Mao, il me dit : « Le peuple chinois veut vous faire un cadeau : l’idéogramme. Lorsque vous écrivez, ayez-le présent. » Je lui réponds : « Que puis-je en faire, je ne lis pas le chinois ! » Il s’est durci : « Ce n’est pas une traduction que je vous demande, c’est une prise de conscience. Vous avez un trait qui veut dire quelque chose, un autre fait allusion à autre chose… Et le tout est porteur d’un sens encore différent. » Notre langage occidental était jeté à bas. Comment dans la langue française, ma bien-aimée, faire exister l’idéogramme ? Je n’ai réussi que dernièrement, à un âge assez canonique, à Neuvic. Finalement, qu’est ce qui pourrait être le symétrique de l’idéogramme en français ? La phrase ! “Je vous parle” est un idéogramme pour nous.
- “je” va chercher sa vérité dans le monde pronominal qui est en rapport avec moi.
- “vous”, appartient au même, mais s’écrit différemment et désigne autre chose que le moi personnel.
- “parle” cherche sa vérité dans le monde verbal.
Tous ces ajouts forment l’idéogramme. Je peux ainsi essayer d’entrer dans l’aventure du langage et du mot, à partir de la phrase. »

« La résistance ? Lorsque le verbe être annule le verbe avoir. »
Armand Gatti
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Résistance.
« Tout a commencé avec Nicole, la fille d’un bijoutier de Monaco. La lutte de classe, zéro ! La fille du bijoutier ne discute pas avec celui du balayeur. Elle était formidable, Nicole, et il y avait un point sur lequel on s’attrapait tout le temps, Nietzsche. Pour moi, c’était quelqu’un de droite, plutôt facho et pour elle, « le seul qui défendait les juifs ». Elle l’était, juive. Ça a été mon premier amour. Un jour j’apprends à la bibliothèque où l’on se donnait rendez-vous que toute sa famille avait été déportée. C’est pour ça que je suis parti en Corrèze, dans le maquis. Pour Nicole. Mais j’étais contre les armes. Ils ont cru que je venais me faire nourrir. On était quatre au début mais, au même endroit, 50 000 à la libération. Juste avant qu’on nous arrête tous les quatre, j’ai quand même réussi à donner un sens au maquis. Je leur ai fait admettre que, justement, avec toutes les histoires de repas faits de mots de mon père, il n’y a qu’une seule façon de résister, comme Gramsci (3), par la parole. Dire des choses qui sont un combat et avec lesquelles on doit se battre. Nous lisions aux arbres les lettres que Gramsci a écrites à ses enfants. »

Badge sur veste noire.
« Le badge que je porte représente Buenaventura Durruti, leader anarchiste durant la guerre d’Espagne, mort sur une barricade à Madrid, d’une balle dont on ne sait officiellement si elle était fasciste ou stalinienne. Mais on sait que les communistes, se disant alliés des anarchistes, avaient reçu l’ordre de le zigouiller. Alors que je créais La Colonne Durruti ou Les Parapluies de la Colonne I.A.D à Bruxelles, Cipriano Mera (4) est arrivé avec cette veste noire que je ne quitte plus. Il m’a dit : « Voilà, elle t’appartient. Buenaventura l’a oubliée à Paris lorsque les événements ont éclaté. » Il se trouve que des ouvriers parisiens ont monté cette pièce dans les rues de Paris et fabriqué des badges avec son portrait qu’ils donnaient au public. Quand les flics arrivaient à cause de l’attroupement, ils allaient vers eux et leur donnaient ça… »

(1) Prix prestigieux distinguant, en France, le meilleur Grand Reporter de la presse écrite
(2) Il s’agit de la dernière création de Gatti : Sciences et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un destin d’oiseau des altitudes
(3) Antonio Gramsci (1891-1937), écrivain et membre fondateur du Parti communiste italien
(4) Cipriano Mera (1897-1975), dirigeant anarcho-syndicaliste espagnol

Propos recueillis par Thomas Flagel
avec l’aide d’Olivier Neveux

Photos : Benoît Linder pour Poly

À paraître : La traversée des langages, courant 2011 et Les Cahiers d’Armand Gatti : Les cinémas de Gatti, revue annuelle, n°2, Éditeur La Parole errante, au mois de mai

 


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