17 mars 2011

Quinzaine Culturelle Irannienne

L’écume de la révolution

Profitant de la Quinzaine culturelle iranienne, nous interrogeons le journaliste Serge Michel. Auteur avec le photographe Paolo Woods de l’excellent livre Marche sur mes yeux (1), il livre un portrait inédit de l’Iran où il a séjourné à plusieurs reprises, de 1998 à 2009. Interview.


couvertureComment expliquez-vous le traitement médiatique de ce pays dont vous dites qu’il est « réduit depuis la révolution islamique de 1979 à des clichés, noirs comme une femme voilée, comme une théocratie ténébreuse » ?
Je pense que l’impact de la révolution a été énorme dans les médias. L’image de Khomeiny – barbe blanche, regard noir et turban – a surpris. Jusqu’en 1979, l’Iran évoquait le Shah et ses magnificences, un pays touristique exceptionnel, la Perse antique, etc. Tout d’un coup, on se retrouve avec une théocratie choquant, encore aujourd’hui, l’imaginaire européen. Ensuite, les événements comme la prise d’otages de l’ambassade américaine ont fait peur au monde. La guerre Iran-Irak (1980-1988) où l’on considérait Saddam Hussein comme le “good guy” contre les méchants iraniens n’a rien arrangé. La question des femmes est aussi très émotionnelle. Imposer le voile est apparu comme le comble de la dictature. Et l’on en est resté là car, évidemment, on pouvait toujours faire frissonner les lecteurs avec des sujets sur les femmes opprimées…

On sent bien à la lecture de votre livre, notamment la longue introduction, que vous vous êtes heurté à la difficulté de passer outre les clichés…
J’en avais plein la tête parce que tout ce qu’on a vu et lu va dans le même sens : un pays du mal. Mais on découvre qu’il est plutôt plaisant. Les gens sont intéressants et ont, malgré tout, une certaine liberté de parole. Ce n’est pas la Corée du Nord ! Et puis l’enthousiasme que l’on ressent au début est tempéré avec le temps par des formes plus subtiles de pressions.

Avec Paolo Woods, vous donnez à voir et à lire une cinquantaine de portraits d’Iraniens, comme autant de paradoxes entre carcan religieux et espaces de liberté sociale insoupçonnés : par exemple le “sigheh” (contrat de mariage temporaire) et les taxis-proxénètes de Mashad…
Ce pays est très déroutant. Il faut imaginer qu’il est fait de multiples couches : une couche pré-islamique zoroastrienne qui existe encore par le biais de fêtes datant d’avant l’Islam, une autre sunnite (2) lorsque le pays a été envahi par les arabes, la couche chiite à partir du XVe siècle, la couche moderniste du Shah qui voulait faire de son pays une sorte de Singapour du Moyen-Orient, une couche révolutionnaire, une autre communiste car les mouvements de gauche étaient très forts au moment de la Révolution et aujourd’hui celle des réformateurs qui sont écrasés. Tout cela s’additionne sans se remplacer. Selon l’endroit de ce mille-feuille où vous creusez, vous obtenez autant de paradoxes avec lesquels composer. L’autre élément perturbant est qu’au fond les Iraniens ont une habitude de la dictature qui remonte à 3 000 ans de régimes forts, voire totalitaires. Du coup, ils développent toute une culture de l’évitement, de l’accommodement avec le régime. Ces stratégies se font aussi face à l’Islam. Certains ont une vie parallèle, comme ces proxénètes : ils mènent une vie religieuse très pieuse et respectueuse, tout en ayant des activités totalement illicites. Ils vivent dans une contradiction permanente et ne s’en rendent plus compte.

press_1Vous évoquiez la vision de la femme. On ne peut que penser aux positions de Shirin Ebadi, sa volonté d’émanciper la femme, de lui octroyer l’égalité. Vous questionnez une enseignante sur ce sujet dont les réponses témoignent d’une intégration profonde des normes de ce pays et donc de ces inégalités…
C’était un dialogue assez surréaliste mais en fait elle défend les écrits du Coran. C’est la vision traditionnelle des choses qui malgré ce que nous aimerions en tant qu’occidentaux perdure parfaitement en Iran. On a toujours envie de voir des gens progressistes, intelligents. D’autres le sont tout autant en étant, en plus, traditionalistes sans qu’on puisse leur nier ce droit. Ce n’est pas un bourrage de crâne. Elle est croyante mais on a de la peine à appréhender le phénomène religieux. On vit en Europe dans une société sécularisée, laïque et d’avoir affaire à des croyants est déroutant. On a très vite considéré que ceux qui étaient intelligents en Iran étaient ceux qui relativisaient leur propre religion alors qu’il y a des intelligences des deux côtés. Cette femme fait son mixe personnel, soutenant des éléments religieux tout en défendant des valeurs qui pourraient être féministes. Pour eux ce n’est pas troublant !

Un autre exemple est frappant, celui des deux frères vivant sous le même toit : l’un fait partie des bassidjis (3) et l’autre soutient Moussavi (4), figure de l’opposition au régime…
Nous avons découvert que les divisions politiques vont jusque dans les familles. C’est une réalité : l’Iran a beaucoup de facettes et deux frères comme eux peuvent grandir avec des vues totalement opposées l’une de l’autre, tout en partageant la même chambre, le même ordinateur et devoir se parler tous les jours.

Vous comparez les jeunes étudiants des événements de 1999 avec les « faux insoumis », sortes de « rebelles à l’occidentale » des années 2000. Vous étiez surpris par le réveil de cette jeunesse, autour de l’élection de 2009, qui a nourri la vague verte lors du passage en force d’Ahmadinejad ?
J’avais vu sous Khatami, président de 1997 à 2005, des gens un peu lassés par les promesses non tenues. Une vague réformiste de jeunes s’engageait et prenait des risques. J’ai observé ce mouvement se fatiguer et se dire que, n’arrivant pas à changer les choses, il valait mieux s’aménager une bonne existence, se marier, avoir une maison et une voiture. Il a bien fallu constater en 2009, à l’occasion des élections, qu’il ne l’était pas. Une braise sous la cendre s’est remise à brûler d’un coup !

Même si leur histoire diverge et que les Iraniens sont perses et pas arabes, le parallèle avec les récentes révolutions tunisiennes et égyptiennes s’impose. L’Iran n’est pas passé loin, à l’été 2009, d’un même destin. Pourquoi ont-ils échoués ? La répression était plus forte ?
Je pense qu’il y a deux facteurs à cet échec : le premier est un savoir-faire répressif indéniable. Le régime contrôle beaucoup mieux les choses que Ben Ali. Il sait empêcher les rassemblements, arrêter les gens au préalable, ne pas aller trop loin. Il ne fait pas trop de morts et s’il y en a, les font disparaître pour empêcher les enterrements et les célébrations (traditionnellement 3 jours, 7 jours et 40 jours après le décès, NDLR), autant d’occasions de nouveaux rassemblements. Le régime iranien sait ménager des soupapes de liberté personnelle. On dit toujours que c’est très surveillé mais il y a de nombreuses fêtes où les gens s’amusent et dansent. Le pouvoir laisse faire sachant que s’ils éteignait tout, il se prendrait le retour du balancier. Le second facteur est qu’il n’y a pas la même situation de désespoir qu’en Tunisie. On a l’impression que là-bas, ils n’avaient rien à perdre. Le jeune homme qui s’est immolé, déclenchant par ce geste la révolte, n’a pas d’équivalent en Iran. Pas mal d’argent circule dans le pays grâce au cours actuel du pétrole et les Iraniens semblent s’être accommodés de la situation.

press_3La place et l’influence du Guide Suprême, qui tire toutes les ficelles en coulisses, n’est-elle pas un troisième facteur ? Les Iraniens n’ont pas réussi à chasser Ahmadinejad car il leur aurait alors fallu s’élever contre l’ayatollah Khamenei qui l’a soutenu ?
Ce facteur religieux est en effet un piège bien orchestré. Il est difficile de s’élever contre un système organisant et utilisant votre croyance. Je pense que ce piège s’est refermé sur les gens, pour les empêcher d’aller jusqu’au bout. Une dizaine de grands ayatollahs iraniens (le stade suprême de la hiérarchie chiite) est en vie. Huit d’entre eux sont contre le système en place, estimant qu’il faudrait séparer la politique et la religion. Mais ils n’arrivent pas à s’exprimer suffisamment pour créer un mouvement qui pourrait être religieusement légitimé.

Les célébrations, le 11 février, de l’anniversaire de la Révolution semblent s’être déroulées dans le calme. Le régime conservateur tente de tourner à son avantage les événements d’Égypte…
Bien sûr, même si ce n’est pas encore fait ! Ils espèrent récupérer les révolutions tunisiennes et égyptiennes en les faisant passer pour des mouvements religieux qui essaient de se débarrasser de ce qu’ils présentent comme des dictateurs pro-occidentaux, anti-islamiques et corrompus. Mais les images qui sont parvenues en Iran ont dû donner des idées au mouvement vert. La possibilité physique de manifester en Iran est très faible. Le régime essaie de tourner cela à son avantage mais doit être inquiet de voir ce qui s’est passé là-bas.

Où en sont Moussavi et l’opposition ?
À ma connaissance, ils sont libres, c’est-à-dire pas arrêtés, mais surveillés comme jamais. Ils ne peuvent sortir de chez eux. Une expression en persan dit : « Trancher la gorge avec du fil de coton ». On ne vous coupe pas la gorge avec une guillotine en public, mais avec un petit fil de coton, en frottant doucement sur le cou, en permanence, si bien qu’on arrive à leur couper la tête. Ils sont dans cette situation d’être étouffés, mais sans que ce soit une mesure radicale comme une arrestation ou un enfermement qui aurait peut-être provoqué une révolte. Ils sont coincés et ne peuvent plus bouger ni s’organiser.

Au niveau culturel, nous savons peu de choses de la foisonnance artistique iranienne, mis à part quelques cinéastes et artistes contemporains comme Abbas Kiarostami ou Khosrow Hassanzadeh. Pourtant, on relate un nombre important de galeries, de groupes et de lieux underground destinés à la musique, notamment dans les grandes villes. Qu’en est-il ?
Effectivement, on observe ce contrepoint à un système autoritaire qui provoque une certaine effervescence artistique avec d’excellents peintres, des écrivains, des poètes… La censure a l’avantage de pousser les artistes dans certains retranchements. La scène artistique de Téhéran est réelle et importante. Il y a d’excellents cinéastes comme Kiarostami, qui est l’un des plus connus même s’il n’en est pas le plus représentatif aujourd’hui. Beaucoup d’Iraniens estiment qu’il produit des films pour l’Occident en y mettant une certaine poésie orientale. D’autres cinéastes sont plus combatifs.

C’est le cas de Jafar Panahi, invité sans succès à participer aux jurys du Festival de Cannes et de la Mostra de Venise 2010 mais aussi de la Berlinale, en février 2011. Le réalisateur iranien est toujours assigné à résidence après avoir été enfermé. Pensez-vous que ce traitement des artistes pourra encore durer longtemps ?
Kiarostami a fait de très beaux films mais a décidé de se dépolitiser, conservant la possibilité de travailler, d’aller et venir. D’autres ont été plus radicaux comme Panahi. Ils subissent une répression forte. Le régime, malgré ce qu’on peut en espérer, est solidement en place. La prochaine élection présidentielle aura lieu en 2013. Je me réjouis de voir comment le régime va devoir trouver une solution pour organiser la continuité d’Ahmadinejad qui ne pourra pas se représenter une troisième fois.

press_2L’ancien président Mohammad Khatami était ministre de la culture dans les années 1980. Il a favorisé l’éclosion artistique à cette époque. Qu’en est-il de la culture étrangère et de sa censure ?
La culture étrangère telle qu’on peut la voir au cinéma est extrêmement limitée. Les films qui passent à la télé ou dans les cinémas sont amputés d’une scène sur deux car, dès qu’il y a une personne un tant soi peu dénudée à l’écran, les ciseaux de la censure se mettent à l’œuvre. Par contre, de nombreuses traductions de livres existent en persan. Khatami a libéralisé les choses lorsqu’il était président. Au salon du livre de Téhéran, il y avait énormément de livres étrangers. On pouvait y acheter plein de romans américains, français… Aujourd’hui cela est de nouveau très limité mais la culture underground importe massivement. Par exemple, les films américains sont filmés par des iraniens à leur sortie en salles aux États-Unis et, une semaine plus tard, on sonne à votre porte avec un bac de DVD. Ce n’est pas maîtrisable par le régime, comme les antennes satellites sur les toits des maisons. Par ce biais, la pénétration de la culture étrangère est assez forte.

Votre livre existe-t-il là-bas ?
Non. Nous travaillons sur une traduction en persan que nous mettrons gratuitement à disposition sur Internet.

Racontez-moi le choix du titre de votre livre : Marche sur mes yeux ?
C’est une formule de politesse qui doit être dite par une personne recevant des invités chez lui. Il leur dit “marche sur mes yeux”, ce qui signifie bienvenu chez moi. Si tu rentres chez moi je ne serai que poussière à tes pieds et tu pourras marcher sur mes yeux, ce qui est la partie la plus précieuse de mon corps. Cette formule de politesse nous semblait intéressante car elle disait bienvenu tout en contenant une certaine violence en elle qu’on peut lire comme celle du régime ayant marcher sur les yeux des opposants lors des élections. Elle correspond à la duplicité du système qui contient à la fois la douceur de la poésie de l’expression et une certaine violence dans les faits.

(1) Marche sur mes yeux – Portrait de l’Iran aujourd’hui, éditions Grasset, 2010 (22 €) – www.grasset.fr
(2) Branche majoritaire de l’Islam (85 % des croyants dans le monde) mais minoritaire en Iran, dominé par le chiisme
(3) Milices islamiques
(4) Mir Hossein Moussavi est, avec Mehdi Karoubi, l’un des leaders de l’opposition iranienne, à la tête de la vague verte contre Ahmadinejad

Propos recueillis par Thomas Flagel

Rencontre avec Serge Michel, samedi 19 mars, à la Librairie Kléber
www.semaineiranienne.eu
http://marchesurmesyeux.fr


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