Une dernière goutte qui rafraîchit

Couv_CasaBalboa_Illus Il est des jours où l’on envie les traducteurs. Pas qu’imaginer rester des heures entières derrière un ordinateur entouré de dictionnaires soit une vision des plus réjouissantes, mais à lire n’importe quel passage du roman de l’italien Mario Rocchi (Casa Balboa, chronique d’un désordre ordinaire), tout juste paru aux éditions strasbourgeoises La Dernière Goutte, on se dit que Sylvie Huet a non seulement dû se marrer mais qu’en plus il doit être savoureux de se plonger dans l’écriture corrosive et virevoltante d’un tel auteur.

Ce journaliste culturel, auteur de plusieurs romans depuis 2003, s’inspire de sa ville dévote de Lucques en Toscane pour une satire sociale au vitriol. M. Balboa – narrateur insolent, mari infidèle et père indigne de trois enfants qui fuient les valeurs pour lesquelles il s’est toujours battu (anti-cléricalisme, amour de l’art et de la culture, libre-penseur) – se livre sans complaisance. Dans l’Italie berlusconienne qui représente peu ou prou tout ce qu’il exècre, il nous décrit son quotidien d’engueulades permanentes avec sa femme, d’incompréhensions grandissantes avec ses enfants et avec cette société conservatrice et rétrograde. Seule éclaircie au tableau : Otto, son chien aimant, et les poussées (et pensées) libidineuses auxquelles il cède, rares instants de liberté et de jouissance sans concession. Dans un style qui n’est pas sans rappeler les meilleurs instants de la prose de John Fante, nous cheminons, entre irrévérence et provocation bien sentie, dans les méandres de l’actualité et du quotidien (éducation, amour, croyances, petits engagements et grands compromis avec soi-même…). L’autocritique de ce “désordre ordinaire” se savoure dans une langue crue et habile, subtilement drôle et savamment dévastatrice qui ne tombe jamais dans un moralisme bon ton.

Pas de quoi s’émerveiller devant cette vie tournant au fiasco mais quel sera le bilan de la notre, la cinquantaine venue ? Pourtant, il s’en dégage une fraîcheur certaine que l’on doit à une absence de cynisme à la Bret Easton Ellis. Il est bon de rire avec Mario Rocchi et de goutter à cette amertume sucrée et, finalement, joyeuse.

Thomas Flagel


À paraître le 18 mars 2010 aux Éditions La Dernière Goutte (19 €)